Cette souffrance invisible

Avoir rencontré Ana n’était pas la meilleure chose qui me soit arrivé. Et ça ne l’est toujours pas.


Elle, qui se prétendait mon amie, cachait bien son jeu. Il faut dire que la demoiselle avait une idée derrière la tête, lorsqu’elle m’a approché. Elle savait ce qu’elle faisait, me laissant miroiter qu’elle ne voulait que mon bonheur. Qu’elle voulait m’aider pour faire disparaître cette souffrance que j’avais en moi.
Elle a vite su me piéger. Me rendre dépendante. Et m’empêcher de réfléchir par moi-même.

Mais elle ne s’est pas contentée de s’immiscer dans mon crâne. Loin de là.
Elle a préféré détruire doucement tout mon être. Petit bout par petit bout. Cheveux tombant par poignées, ongles cassants, peau sèche…
Rien de bien méchant si l’on s’arrête là.

C’est tout mon corps qu’elle avait prévu de tuer à petit feu. Et franchement, je dois reconnaître que son plan était parfait. À tel point que mon cerveau, mes jambes, mes bras et mon cœur ne veulent plus m’écouter, étant tellement fragilisés.

Le problème… Ou plutôt le coup de maître  d’Ana, c’est qu’elle a réussi à m’affaiblir sans que cela ne soit visible aux yeux du ” commun des mortels“.

Qui pourrait dire en me voyant que mes muscles sont atrophiés. Que j’ai des kystes aux genoux, qui risquent de m’imposer plusieurs opérations d’ici peu. Que j’ai déjà de l’ostéoporose. Que mon cœur bas trop lentement. Que je ne parviens plus vraiment à me concentrer. Que trouver de simples mots du quotidien pour m’exprimer est un véritable défi de tous les instants, ce qui m’oblige bien souvent à demander à la tribu de parler pour moi à d’autres personnes ( le moindre coup de téléphone ou la plus petite demande à un vendeur, est un combat pour moi désormais) . Que je fais de la fièvre un jour sur deux. Que la nuit je me réveille en eaux et totalement gelée. Que je n’arrive plus du tout à me réchauffer et que j’ai développé le syndrome de Raynaud, qui peut parfois devenir bien douloureux.

Personne…

Même certains médecins que j’ai dû consulter, ont été surpris de savoir qu’Ana cohabitait avec moi. << Vous, anorexique ? Pourtant, vous êtes bien ! >>.
Que tu crois…

Sais-tu que même si j’ai repris un peu de poids, manger est toujours compliqué pour moi. Que je me refuse toujours la plupart des aliments et plats que tu dévores sans arrêt. Que je ne mange plus et ne bois plus après 21h, même si je meurs de faim et de soif ( ce qui va me faire passer une nuit atroce, à attendre désespérément le lendemain matin, pour enfin prendre mon petit déjeuner ). Qu’il m’arrive de me cacher de ma famille pour avaler une ou deux olives, lorsque je sens que mon estomac n’en peut plus d’être vide, comme une gosse faisant une bêtise, pour ensuite culpabiliser durant des heures. Que je peux être souriante et pleine de joie, pour fondre en larmes 5 minutes après, sans véritable raison, et plonger de suite en dépression. Que les idées noires peuvent me quitter durant des mois et revenir à la charge d’un coup, me faisant penser au pire.


Non… Ça cher toubib, tu ne le vois pas. Car tu te focalises juste sur mon apparence extérieure. Comme tout le monde…


Alors oui ! Oui, je suis heureuse et soulagée d’avoir enfin reçu ce courrier. D’avoir eu cette reconnaissance de travailleuse handicapée, grâce à laquelle je vais enfin pouvoir “prouver” que je vais mal par moment. Que je n’affabule pas. Que j’ai le droit parfois d’être épuisée et de dire non.
Heureuse aussi d’avoir bientôt entre les mains une carte de priorité, qui pourra m’éviter d’être à deux doigts de m’écrouler à une caisse avec une file à rallonge, lorsque mon corps sous-alimenté ne tiendra plus. Qui me permettra de m’asseoir dans le tram à n’importe quelle place, quand mes jambes tétanisée ne répondront plus.

Dommage que mon beau projet de reconversion professionnelle ne soit pas accepté. Mais hors de question de reprendre mon boulot d’assistante maternelle un jour. Comme indiqué dans le courrier, je vais devoir attendre d’être en meilleure forme pour passer ensuite par CAP emploi.


Pour le moment, je reste avec Ana…